INTERVIEW/M. Claver Gatete, Secrétaire Général Adjoint de l’ONU et Secrétaire Exécutif de la CEA : « En Mauritanie, les indicateurs économiques sont très favorables mais elle fait partie des 19 pays africains qui n’ont jamais bénéficié d’une notation souveraine »

MADAR/Nouakchott le 03-02-2026

En visite en Mauritanie du 31 janvier au 4 février M. Claver Gatete, Secrétaire général adjoint de l’ONU et Secrétaire Exécutif de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies (CEA), revient dans cette interview sur cette importante visite qu’il effectue à la tête d’une délégation de la CEA et au cours de laquelle il a été reçu en audience par le président mauritanien et a rencontré les hauts responsables mauritaniens pour s’informer sur les spécificités de l’économie nationale ainsi que les opportunités de coopération Sud-Sud pour le développement de la Mauritanie et de l’Afrique en général. 

-M. le Secrétaire Exécutif, la Mauritanie, malgré des atouts certains, fait face à des difficultés . Comment expliquez-vous cette situation ? Est-ce lié à des problèmes structurels et en quoi consiste exactement l’appui apporté par la CEA pour booster l’économie du pays ?

Tout d’abord, j’estime que l’économie de la Mauritanie progresse très bien. Chaque pays  a son propre potentiel, et il en va de même pour la Mauritanie. Si vous examinez les fondamentaux macroéconomiques, les indicateurs vont tous dans la bonne direction : Le déficit est très faible, l’inflation est très faible, la dette est inférieure à la moyenne africaine… en résumé, les indicateurs macro-économiques ne sont pas mauvais !

Ceci dit, la Mauritanie est aussi un pays qui ne fait pas l’objet de notation souveraine, et qui fait partie des 19 pays africains qui n’ont jamais bénéficié d’une telle notation. C’est pour cela que nous travaillons avec eux( les autorités mauritaniennes)pour nous assurer que ce pays sera noté d’ici la fin de l’année, d’autant plus que tous les indicateurs sont très favorables, et que le pays est aussi entrain de développer de nouveaux produits gaziers et pétroliers, qui, associés à la gestion macroéconomique, vont également contribuer à la croissance économique. Notre perception est que le cas de la Mauritanie est prometteur en ce qui concerne le développement économique.

-Et en quoi consiste le soutien de la CEA pour stimuler l’économie du pays ?

Notre soutien passé à la Mauritanie a porté sur la mobilisation des ressources nationales et l’organisation de la taxation de manière à améliorer le ratio taxe/PIB.  En Afrique, le ratio taxe/PIB moyen est de 16%, mais la Mauritanie a porté le sien à 17 % du PIB – ce qui est très positif – et s’efforce de le porter à plus de 20 %, ce qui est vraiment très utile. Si on compare avec les autres pays africains, le plus élevé est l’Afrique du Sud, avec 26.7% tandis que d’autres sont à moins de 10%. En d’autres termes, on voit ici une tendance positive, mais le progrès doit continuer et nous apportons un soutien dans ce sens. Nous savons également que la création d’emplois, en particulier pour les jeunes et les femmes, est très importante, c’est pour cela que nous apportons un soutien sur ce plan, au niveau des PME, qui sont créatrices d’emploi.

Nous allons continuer à travailler avec la Mauritanie, en particulier dans le domaine de l’emploi des jeunes, pour voir comment de telles problématiques peuvent être traitées.

Troisièmement, nous nous sommes également engagés à soutenir le gouvernement en ce qui concerne le plan national à long terme. La Mauritanie travaille actuellement sur un projet de Plan, et nous voulons nous assurer que ce dernier puisse être mis en œuvre  sur le terrain, et accompagné d’un mécanisme qui lui permettrait de soutenir le pays.

Nous travaillons aussi sur des emprunts obligataires destinés à la diaspora et une structure qui pourrait aider à attirer des financements des membres de la diaspora mauritanienne à l’étranger.

En travaillant de concert avec le système des Nations Unies en Mauritanie, la Banque Centrale et le gouvernement, nous pouvons parvenir à une formule qui permettrait d’attirer davantage les ressources de la diaspora.

-Grâce à la production gazière, les prévisions de croissance pour l’année 2026 sont optimistes. De votre point de vue qu’est-ce que cette nouvelle ressource pourrait apporter concrètement et dans le court et moyen terme à la situation économique de la Mauritanie ?

Nos échanges avec le gouvernement et la Société Mauritanienne des Hydrocarbures ont porté entre autres sur la formule selon laquelle le gouvernement va utiliser ces ressources. Ailleurs, d’autres pays ont expérimenté ce qu’on appelle le « syndrome hollandais », en d’autres termes, des situations où les pays dépensent tout l’argent ainsi obtenu, sans réserve, et se retrouvent en difficulté en cas de choc. Dans le cas des hydrocarbures, la plupart des prix sont déterminés sur le marché international, il est donc nécessaire de prendre des dispositions pour pouvoir aller de l’avant en cas de choc. C’est pour cela que nous avons promis à nos partenaires mauritaniens de compiler les expériences d’autres pays sur la meilleure façon d’utiliser les ressources supplémentaires issues des réserves gazières. De cette manière, il serait possible de stimuler l’économie sans pour autant dépenser tout l’argent d’un seul coup. Il est aussi important de parvenir à une formule pour que ces ressources bénéficient également aux générations futures.

-Comment se présentent les perspectives d’intégration économique au niveau de l’Afrique du Nord et quelle part de contribution la Mauritanie pourrait-elle y apporter ?

Je voudrais d’abord souligner qu’à la CEA, nous observons l’évolution de l’ensemble du continent. Initialement, l’Afrique se caractérisait par l’existence de huit communautés économiques régionales, dont l’UMA, la CEDEAO et la CEN-SAD, dont la Mauritanie fait partie ou reste proche. Depuis la mise en place de la Zone de Libre Échange Continentale Africaine (ZLECAf), il est important de prendre en compte la dimension continentale. Voici pourquoi, lorsque nous parlons de la contribution de la Mauritanie, nous ne nous limitons pas à l’Afrique du Nord, nous voyons également la Mauritanie exportant du gaz vers des pays voisins, par exemple vers les pays de l’ECOWAS, ou à l’international, vu que tout le monde a besoin de gaz. Donc on parle ici de la connexion de la Mauritanie à l’ensemble du continent, et la Mauritanie a maintenant l’opportunité d’exporter ses ressources naturelles, ceci va être bénéfique à ce pays et à d’autres pays africains, l’augmentation de la disponibilité de gaz devant coïncider avec une baisse des prix.

-Où se situe la Mauritanie par rapport aux stratégies relatives aux zones économiques spéciales initiées par la CEA et celles mises en place dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine ?

Le travail sur les aspects propices à la création de zone économiques spéciales est encore en cours. Lors de la conférence que nous avons eue en Angola l’année dernière (https://www.uneca.org/stories/statement-by-mr.-claver-gatete-at-the-african-special-economic-zones-annual-meeting-2025), nous avons étudié le cas des zones économiques où il existe un marché et où nous pouvons créer des entreprises capables d’ajouter de la valeur à nos matières premières. Ce travail est aussi toujours en cours, et c’est l’une des raisons de notre visite [dans la région] pour apprendre des pays, connaître leur vision, et aussi découvrir les produits auxquels nous pouvons ajouter plus de valeur. C’est cela qui détermine une zone économique spéciale : une SEZ signifie attirer beaucoup d’entreprises, réduire le risque, et s’assurer qu’elles soient en mesure de créer de la valeur dans le domaine concerné. Si vous parlez d’industrialisation, il faut se demander de quels produits on est entrain de parler. C’est ça le travail que nous sommes en train de faire. Pour certains produits, quelques 94 produits, nous avons une solution, mais pour certains autres, nous recherchons toujours des solutions.

Sur un autre plan, quand vous parlez de zones économiques spéciales, elles ne concernent pas forcément un seul pays à la fois : elles peuvent concerner des pays comme la Mauritanie et des pays voisins. En même temps, en ce qui concerne l’industrialisation, chaque pays a sa stratégie, mais à la CEA, nous nous efforçons de voir au-delà d’un seul pays. Personne ne peut tout faire en même temps, c’est pourquoi nous nous focalisons davantage sur la dimension régionale, et que nous parlons de chaînes de valeurs régionales (CVR).

-Quelle évaluation pouvez-vous faire des secteurs mauritaniens de l’industrialisation, de l’innovation et de la contribution du secteur privé au développement économique du pays ? Quel apport pourront lui apporter sur tous ces plans les autres pays de la région dans le cadre des programmes de la CEA ?

Tout d’abord, nous ne sommes pas en position de dire que nous sommes « les  experts en ce qui concerne la Mauritanie, c’est pour ça que nous effectuons cette visite. Nous sommes venus rencontrer les responsables pour comprendre la structure de l’économie nationale, et sur cette base, essayer de fournir des conseils sur les modalités d’aller de l’avant. Nous ne sommes pas ici pour dire que nous sommes les meilleurs experts en ce qui concerne la structure économique de la Mauritanie, c’est ce que nous sommes entrain d’étudier. Une fois que nous aurons rassemblé toutes les données nécessaires, c’est là que nous serons en position de faire des recommandations. Pour l’instant, nous avons besoin d’analyser, avec le gouvernement, le contexte actuel, pour pouvoir informer le processus de planification qui est en cours de développement.

Pouvez-vous tirer un premier bilan de votre visite en Mauritanie ?

Hier, nous avons eu l’honneur de rencontrer et d’avoir une longue conversation avec S. E. M le Président de la République qui nous a permis de comprendre sa vision pour le pays. C’était une conversation très utile, car ce dont il a besoin, en fait, c’est d’une stratégie à long terme, qui est en cours d’élaboration, mais aussi des modalités pour sa mise en œuvre rapide. Parmi les priorités de cette stratégie figurent l’amélioration du fonctionnement de l’économie ; la notation souveraine dans la mesure où cette dernière peut à la fois encourager les investisseurs nationaux et étrangers à investir dans le pays et faciliter l’emprunt à l’étranger ; la mobilisation des ressources domestiques ; la question de la diaspora mauritanienne hors du pays, qui souhaite investir dans le pays, mais pour laquelle un système doit être mis en place– et c’est d’ailleurs pour cela que nous avons rencontré la Banque Centrale. Notre ambition est d’examiner les piliers de la croissance de la Mauritanie, dans le cadre du développement du plan à long terme et de sa stratégie de mise en œuvre à moyen terme.

Propos recueillis Par Bakari Gueye

 

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