Le Timbuktu Institute confronte les points de vue lors d’un webinaire régional de haut niveau organisé aujourd’hui.
De Wagner à Africa Corps, l’engagement militaire russe au Sahel est passé du déni à l’officialisation. Mais trois ans après, le Sahel est-il plus sûr ? C’est la question centrale de ce webinaire. Animé par Bakary Samb, directeur de l’Institut, le panel a réuni Daouda Niang, expert militaire et vétéran de l’armée américaine, Lou Osbon, journaliste d’investigation spécialiste du Sahel, Dr Ali Tounkara, Directeur Exécutif du CE3S-Université de Bamako et Abdel Nasser Ould Ethmane El Yessa, chercheur associé à l’AILCT-Abidjan.De Wagner à Africa Corps : un changement d’étiquette plus qu’un changement d’effectifs.
Premier constat partagé par les panélistes : la mutation est politique plus que militaire
On est passé d’une cellule paramilitaire privée niée par Moscou à une structure officielle, Africa Corps, directement rattachée au ministère russe de la Défense.Pour la journaliste Lou Osbon, c’est un « changement dans la continuité ». Les effectifs n’ont pas explosé, mais la stratégie d’extension est désormais assumée. L’assistance est moins visible au front, plus axée sur le technique, le renseignement et les moyens aériens, même si les exactions contre les civils, bien que moins massives, se poursuivent.
Le paradoxe de la souveraineté : sécuriser le pouvoir ou sécuriser le territoire ?
C’est la deuxième clé de lecture proposée par Bakary Samb. Les régimes de l’AES (Mali, Burkina, Niger) ont fait appel à Moscou pour préserver leur souveraineté.
Deux lectures s’opposent : Pour Daouda Niang, le pari est tenu. L’armée malienne s’est rééquipée, recrutée, et parvient aujourd’hui à sécuriser un convoi logistique de 2500 km entre Bamako et Kidal, impensable il y a 3 ans. Malgré la présence djihadiste à 40 km de Bamako, le Mali « est debout ». Les Russes appuient la souveraineté et le développement.
Pour Ali Tounkara, vu de Bamako, cette présence est normale dans le cadre du recours à des partenaires internationaux. Son apport aux FDS maliennes est substantiel et coordonné. Réduire les Russes à des gardes prétoriennes est simpliste.
A l’inverse, Ould Yessa tranche : le seul avantage réel des instructeurs russes est la défense des régimes en place. Pour la lutte antiterroriste, l’échec est cuisant.
L’épreuve des faits : Kidal repris, mais le JNIM avance vers le Golfe de Guinée
C’est le point le plus critique du bilan. Si la reprise de Kidal reste le succès symbolique majeur de l’alliance Bamako-Moscou, les revers sont lourds.
Le panel a rappelé la débandade de Tinzawaten, où des dizaines de combattants Wagner/Africa Corps et de soldats maliens ont été tués, et surtout la progression inquiétante du JNIM vers le Sud et l’Ouest.
La menace déborde désormais le cadre malien et concerne directement le Sénégal et les pays du Golfe de Guinée. La récente attaque de Niono avec des drones lourdement chargés révèle un nouveau modus operandi des groupes terroristes. Ould Yessa souligne l’ingérence de puissances étrangères dans ce bras de fer, citant la présence présumée d’Ukrainiens près de Dioura et l’approvisionnement des terroristes en drones sophistiqués, un point également soulevé par Ali Tounkara. »Avec des moyens beaucoup plus importants qu’au Mali, les Russes n’ont pas pu sauver Bachar al-Assad en Syrie ni empêcher l’assassinat de Najibullah en Afghanistan », rappelle Ould Yessa.
La bataille la plus gagnée par Moscou : celle du récit
Dernier enseignement : sur les réseaux sociaux, la Russie prend le dessus. Son discours souverainiste, anti-occidental, trouve un écho massif chez les jeunes sahéliens. Une guerre informationnelle que les armées occidentales ont perdue.
Une stratégie sans issue ?
Pour Ould Yessa, le Sahel est entré dans une « barbarisation de la guerre ». L’intervention russe est sans issue sur le plan militaire et il faut songer à une autre alternative. Pour Daouda Niang, il faut éviter le piège de la « démocratie de façade » et reconnaître que les armées de l’AES se sont renforcées. Entre ces deux pôles, un consensus : la solution purement militaire est vouée à l’échec. Le Timbuktu Institute, dirigé par le Dr Bakary Samb, est un think tank indépendant basé à Dakar, spécialisé dans les questions de paix et de sécurité en Afrique, avec des bureaux à Niamey et Bamako.
Bakari Gueye






